Conférence de Christian Amphoux pour les “Amis de la Garenne”

voici une transcription d’une série de conférences de Christian Amphoux donnée à la Garenne à Beauvoisin le 18 février 2011.Le thème de cette conférence est l’Apocalypse. C. Amphoux a proposé une approche à partir du documentaire de Mordillat et Prieur diffusé sur ARTE en 2008 intitulé “Contre les chrétiens”.

Les auteurs de « Corpus Christi » et de « L’origine du Christianisme » (de l’an 30 à l’an 150) ont réalisé une nouvelle série télévisée, intitulée « L’Apocalypse » C’est une analyse historique de la christianisation de l’empire Romain, de la fin du I° siècle au début du V°. « Douze volets pour raconter comment une petite secte de disciples de Jésus ont donné naissance à la religion de l’Occident » (Télérama).

Les douze séances sont intitulées :

1. La synagogue de Satan,

2. L’incendie de Rome,

3. Le sang des martyrs,

4. La querelle d’héritage,

5. La nouvelle alliance,

6. La grande hérésie,

7. Contre les Chrétiens,

8. La conversion de Constantin,

9. Le Concile de Nicée,

10. La Cité de Dieu,

11. L’an zéro du Christianisme,

12. Après l’Apocalypse.

0 - Commentaires préalables de Christian Bernard Amphoux (CBA) 1: Nous sommes à la fin du II° siècle et nous allons couvrir tout le III° siècle. C’est un siècle de transition, avant le IV° siècle quand l’empire romain devient chrétien. C’est après la période mouvementée, avec Marcion2, avec Justin3, avec la naissance de la Gnose que nous avons vus les fois précédentes. Le III° siècle c’est le moment où le clergé se met en place et va donc entrer en concurrence avec celui de la religion Gréco-Romaine. Nous disons un peu vite qu’ils sont païens : hier soir, nous avions notre soirée au 665 et nous avons buté sur ce mot « païens », avec sa connotation négative. Il se prépare alors une concurrence de deux clergés, l’un naissant, l’autre plutôt déclinant au III° siècle ; le premier connaît donc des persécutions, au milieu du siècle et au début du siècle suivant. C’est le sujet de ce soir.

1 – Commentaires après le déroulement du film : Le débat entre Celse (la philosophie) et Origène (le christianisme), c’est une question qu’on a abordée à propos de Justin, il y a un mois. Origène disparait lors de la persécution de Dèce, au milieu du III° siècle ; puis vient la persécution sous Dioclétien, à partir de 303, qui, pendant une décennie, va tracasser les chrétiens, pour finalement déboucher, en 312, sur un édit de tolérance, signé à Milan par Constantin : nous verrons cela, lors de la séance prochaine.

2 – Question : Un jour, vous nous avez dit que le monothéisme n’était pas forcément mieux que le polythéisme.

C.B.A. : Jusqu’au début du IV° siècle il n’y a pas d’empereur chrétien, mais il y a dans la classe dirigeante une forte pénétration du judaïsme, dès le I° siècle, et à partir du III° siècle, également du christianisme. Le problème du monothéisme est assez compliqué, je vais essayer d’en tirer quelques fils simples.

Je crois qu’un des points importants qu’on a vus aujourd’hui, c’est la question de ce que fait Dieu. Pour les païens – je n’aime pas trop le mot de « païens », qui a une connotation négative – disons plutôt dans la religion gréco-romaine, les dieux sont une des trois faunes : il y a les animaux, il y a les êtres humains et puis il y a les dieux. Cette classification est beaucoup plus humaniste que nous ne le sommes aujourd’hui. Nous, nous avons l’idée que l’homme est un animal parmi d’autres. On a fait, au printemps dernier, à Sommières, une séance sur « Evolution et création », avec un biologiste du CNRS, Nicolas Galtier, spécialiste de la théorie de l’évolution, et un Professeur d’Ancien Testament, Dany Nocquet. J’ai demandé au biologiste : « Pour toi l’homme est-il autre chose qu’un animal ? » Il m’a répondu : « Pour moi, en tant que biologiste, l’homme est une espèce invasive comme une autre ». C’est-à-dire que dans le travail biologique, on ne perçoit que l’aspect corporel de l’être humain et on voit lui une espèce du règne animal. Dans la présentation antique en trois faunes, on observe un centrage du monde sur de l’être humain, ce que nous ne faisons plus. Mais, en réfléchissant un peu, nous disons que l’être humain n’est pas uniquement un corps, il y a aussi autre chose que l’animalité en l’homme. J’espère qu’on a raison de le penser. Je n’en suis pas tout à fait sûr, mais je l’espère bien. Mais nous associons l’homme au règne animal : il y a le règne végétal, le règne animal et puis les savants savent qu’il y a d’autres règnes, comme les champignons, qui ne font pas partie du règne végétal, ou les virus, qui ressemblent à de la vie, sans être ni des animaux, ni des végétaux, ni des champignons. Mais la division en trois de l’Antiquité est intéressante, car finalement les dieux, nous ne reconnaissons plus leur existence aujourd’hui, mais quand ils sont représentés, ils le sont d’une manière anthropomorphe. Chez les Egyptiens, on donne même aux dieux des têtes d’animal, mais dans notre culture gréco-romaine, les dieux ont une représentation humaine. L’espèce humaine se trouve ainsi entre l’animal qui n’est pas « raisonnable » (c’est-à-dire dépourvue de parole), et puis il y a les dieux, qui ont l’immortalité que nous n’avons pas. J’ai trouvé intéressant ce développement que les dieux de l’antiquité, les dieux du monde gréco-romain, ne sont pas créateurs du monde. J’avoue qu’avant d’entendre cette émission je n’avais jamais réfléchi sur cette question. Je connaissais le dieu créateur, que l’on trouve chez Platon, et je pensais que cela faisait partie de la religion gréco-romaine.

Il y a une tradition dans l’Orient sémitique, Mésopotamien, du Grand Dieu de l’univers, avec Mardouk ; et à partir de l’Empire perse, ce Grand Dieu de l’univers va être identifié à Yahvé, le dieu du Temple de Jérusalem. Les grands-prêtres de Jérusalem disent : « Vous voyez le dieu local, Yahvé, celui que vous connaissez bien, c’est le grand dieu de l’univers, c’est lui qui a créé le ciel et la terre. On développe ainsi un germe de monothéisme, en disant : «  mais si au Temple qui est le nôtre on prie et on sacrifie au grand dieu de l’univers, pourquoi s’intéresser aux autres dieux ? » C’est, à mon avis ce qui se met en place au cours du III° siècle avant notre ère, dans la rencontre du monde grec sous sa forme égyptienne et du monde de Jérusalem. A ce moment là se met en place ce qui, en cinq siècles, va devenir la religion de l’Empire romain. Au III° siècle avant notre ère, Jérusalem est une partie de la grande province qui est rattachée à l’Egypte, qu’on appelle la Syrie Basse. C’est pour Jérusalem l’époque Lagide. Cette province est revendiquée par la Syrie, mais elle est rattachée à l’Egypte et je pense qu’un des phénomènes culturels majeurs se produit à ce moment là, à savoir la rencontre de l’Hellénisme sous sa forme alexandrine, où la philosophie se développe ; et de cette rencontre va naître à Jérusalem quelque chose qui va devenir la religion du monde gréco romain. Cela va réussir car, à partir du IV° de notre ère, certains empereurs romains vont devenir chrétiens, les autres restant païens. Il y aura par exemple, avec Julien l’Apostat, vers 360, un retour au paganisme. Je l’ai déjà dit une fois ici, quand on regarde les actes notariés de l’Antiquité (mariage, divorce), qu’on retrouve dans les papyrus – Joëlle Beaucamp, une collègue d’Aix-en-Provence, en est spécialiste – on s’aperçoit que, selon les empereurs, le divorce est tantôt interdit, tantôt permis, et l’on sait alors que l’empereur est chrétien ou païen. Et c’est un point sur lequel – et c’est un des rares – vont s’articuler l’identité chrétienne et l’identité païenne. Entre chrétiens et païens, il y a beaucoup d’éléments communs : l’éthique est en grande partie la même. Vous savez que notre droit, c’est le droit romain, ce n’est pas le droit biblique ; mais sur un point unique, les chrétiens ont modifié le droit païen, c’est sur la question du remariage. La parole de Jésus sur le divorce permet le divorce, mais interdit le remariage. Et dans l’Eglise catholique cette règle reste un point fort. Le protestantisme s’en est éloigné, pour des raisons que des théologiens pourraient expliquer. Manifestement, dans l’Antiquité, le mariage et le divorce avaient une portée symbolique : l’adultère renvoyait à l’idolâtrie. Il était interdit dans ce sens-là, devenant ainsi une règle de communauté ou plutôt la source d’un règle de communauté. L’adultère était considéré comme une chose aussi grave que le meurtre. Aujourd’hui, dans l’Islam encore, l’adultère est vécu comme d’une gravité comparable au meurtre. Ce sont des choses que nous ne comprenons pas, car nous avons des repères différents qui viennent du mode gréco-romain, dans lequel l’adultère, on ne savait par trop ce que c’était, mais on savait ce que c’était que le divorce et il était tout à fait possible de divorcer et de remarier.

Alors après ce petit détour je reviens sur la question du monothéisme. Je ne pense pas aujourd’hui que le monothéisme soit un progrès pas rapport au polythéisme. Je me réfère à un débat que nous avons eu à Aix sur le thème : « Parole de Dieu, droits de l’homme », entre spécialistes du christianisme, du judaïsme, de l’islam, mais aussi d’autres religions, animismes, polythéismes. On est convenu que le polythéisme est aujourd’hui réhabilité comme une manière de représenter la transcendance dans sa diversité, alors que le monothéisme a essayé de montrer, à partir de la philosophie au III° siècle avant notre ère, que toutes ces formes de transcendance revenaient au même principe. D’un coté, on insiste sur le coté « principiel » ; de l’autre, on insiste sur la diversité formelle. En somme, il n’y a pas vraiment contradiction. Ce sont deux manières différentes d’aborder la question. Là où le monothéisme a un point faible par rapport au polythéisme, c’est que le polythéisme est tourné vers la tolérance ; alors que le monothéisme est enclin à l’intolérance. Il faut vraiment bagarrer pour rester tolérant, quand on pense qu’on a raison et que les autres ont tort. Si on est détenteur du Dieu qui sauve toute l’humanité, évidemment ceux qui ne le croient pas, il faut les aider à croire et quelquefois les chemins pour les aider sont extrêmement douloureux. Donc il y a, dans le monothéisme, quelque chose que l’humanisme récuse aujourd’hui, c’est ce coté absolu, ce coté totalitaire. Et puis, dans le polythéisme, il y a encore tout ce tissu de légendes attachées à des dieux. Ainsi, on va raconter que les dieux font l’amour avec des êtres humains, et cette mythologie va nous gêner… Mais, aujourd’hui bien des gens, sans le savoir, adorent plusieurs dieux.

Le dieu auquel on fait le plus de sacrifices, c’est le dieu béton ; ensuite, le dieu tabac. Ici, on ne peut pas dire le dieu alcool, c’est un mot banni… Il y a des dieux auxquels on fait beaucoup de sacrifices. J’avoue que chaque fois qu’on annonce qu’on va renforcer la sévérité sur les routes, je suis contre, car j’adore conduire vite. Mais j’adorerais aussi avoir douze points - je n’ai plus douze points – je trouve qu’il est difficile de vivre ces lois et en même temps il est très préoccupant de penser qu’il y a tellement de morts sur les routes. Donc, dans notre civilisation, il y a bien des sacrifices, mais ils ne sont plus entourés d’une mythologie sacrée. Le béton, le tabac, c’est profane, on n’assimile pas cela au sacré. Le sacré est plus abstrait, surtout chez les protestants. Chez les catholiques, il y a un petit entourage, des statues, des saints, toutes sortes d’objets de culte, des formules stéréotypées, un accompagnement qu’on n’a pas chez les protestants. C’est plus abstrait, plus austère. Il n’y a pas beaucoup de jeunes ici. Peut-être que ce que je dis est trop abstrait pour les jeunes. Il parait qu’il y a un café philosophique au Cailar. J’ai envie d’y aller pour voir ce que c’est. Il y a un type qui fait un show extraordinaire. Il y un monde fou, c’est toujours plein. Il aborde des sujets intéressants et sérieux. Donc la vie s’organise. Il y a ceux qui accompagnent et puis il y a tout ce que les gens vivent en eux et on l’exprime avec cette diversité. Alors que pour le polythéisme / monothéisme, j’ai essayé d’éviter de prendre des catégories à la fois trop simples et trop compliquées, c’était pour vous faire comprendre qu’on a créé de fausses oppositions et surtout l’idée pour mettre en évidence que la supériorité du monothéisme sur le polythéisme est ce qui nous a fait du mal au XIX° siècle au XX° siècle. C’est à partir de cela que se sont créées les intolérances.

3 – Q : Je ne veux pas revenir sur l’opposition monothéisme / polythéisme, mais dans le dialogue entre Origène et Celse, les intervenants ne semblaient pas d’accord sur la définition du polythéisme. L’un semblait dire que Celse était un monothéiste pur, l’autre, qu’il ne l’était pas tout à fait. Pour le dialogue entre Origène et Celse, tous deux se considéraient-ils comme monothéistes ? Ou Origène combat-il Celse pour d’autres raisons que le monothéisme ?

C.B.A. : Tout à fait. Procurez-vous le « Contre Celse » d’Origène dans une bibliothèque, je ne vous conseille pas de l’acheter : Celse est un philosophe épicurien, qui vit dans la seconde moitié du II° siècle, probablement à Alexandrie. Il écrit son livre – la date est donnée par l’un des intervenants, en 178 –, à Alexandrie. Donc il atteste ce qu’était le christianisme à Alexandrie un peu avant l’an 180. On le connaît surtout à partir de 180, car le christianisme s’organise ; on connaît moins bien le christianisme organisé d’avant 180 ; or, Celse voit quelque chose qui l’inquiète, comme nous pouvons l’être aujourd’hui de l’islamisme, une communauté où il y a beaucoup de monde, mais surtout des gens qui n’ont pas d’esprit critique. Ce qui inquiète Celse, quand il voit les communautés chrétiennes, c’est que ce sont des enfants, des femmes, des esclaves, c’est-à-dire des gens qui n’ont pas accès à l’éducation. C’est dommage qu’Eric Junod – c’est un type absolument fabuleux, si vous avez l’occasion de le faire venir, n’hésitez pas (il a été Recteur de l’université de Lausanne, après avoir été professeur de patristique ; et quand il est parti à la retraite, on lui a offert des Mélanges, avec sur la couverture un objet qu’il avait sur son bureau, une pièce de musée qui représente… un balai ; chaque fois qu’il recevait des collègues, ils comprenaient : « tire-toi, du balai !», et il y a eu des protestations contre le fait que le Recteur avait sur son bureau un balai ! Mais l’objet l’avait amusé, alors ses collègues se sont amusés à le reproduire sur le volume de Mélanges qu’ils lui ont offert) ; cette petite parenthèse pour dire que c’est un homme apprécié qui a énormément d’humour, qui a une culture folle et une manière très directe d’aborder les questions les plus savantes…

Donc ce personnage de Celse a été bouleversé, je dirais angoissé de voir le succès du christianisme, alors qu’il ne voyait du christianisme que le coté racoleur. J’ai comparé à une secte Islamiste, mais on pourrait aussi penser à une communauté Pentecôtiste, pour des gens qui sont anti-Pentecôtistes ou aux Témoins de Jéhovah… donc à quelque chose qui ressemble à une religion populaire. C’est ce qui a frappé Celse, et il s’est mis à l’exprimer. Tout ce qui est fondamental dans le christianisme, il le raconte dans son livre, en le traitant avec une ironie toute socratique. Par exemple : « Oui, vous dites qu’il est mort sur le bois, mais cela va de soi : comme charpentier, il a travaillé le bois, il est donc mort sur le bois ! » Il a une manière bien à lui de trouver des liens de ce genre. Ainsi, on trouve beaucoup d’ironie, de dépréciation du christianisme, dans son livre. Ce Livre de Celse, on ne l’a plus, mais on peut le reconstituer : Origène a écrit 800 pages, qui occupent 5 volumes dans la collection ses Sources chrétiennes ; et dans ce livre, il y a 100 pages de citations de celui de Celse. Sur les 800 pages, il y en a 100 écrites en italiques, dans la traduction française, parce que ce sont des citations du texte de Celse. En somme, c’est un dialogue entre Origène, écrit vers 250, et Celse, dont Origène réfute les propos. C’est un livre extrêmement important, parce que Celse a remarqué ce qui est fondamental dans le christianisme. Par exemple, Celse fait dire aux chrétiens : « Que nul ne s’approche s’il a de l’instruction ». Le mot grec païdeia, « instruction », est formé sur le mot païs « enfant », autrement dit, la formule veut dire en même temps : « Que nul ne s’approche s’il n’est enfant et s’il n’est ignorant ». Or qu’est-ce que vous avez au centre de l’Evangile : « Laissez venir à moi les petits enfants ». il a parfaitement saisi les principes les plus fondamentaux de l’évangile. Ce n’est pas une caricature, comme on l’a vu le mois dernier à propos de la Grande hérésie, avec les gens qui disent : « Les chrétiens sont des anthropophages car à l’eucharistie ils mangent de la chair et boivent du sang ». Là, c’est de la caricature. Non, Celse est vraiment un philosophe et il est affolé de penser que le « Venez à moi » de Jésus s’adresse, non pas à ceux qui ont de l’instruction, aux sages, mais aux petits enfants. « Je ne suis pas venu pour les justes, mais pour ceux qui ont besoin d’un salut ». Il y a dans ce paradoxe de l’évangile quelque chose qui va bouleverser Celse et qui va lui dire : « Attention ! On ne peut pas laisser les gens aller là dedans ! » Et pour nous, évidemment, il s’est complètement trompé, car les gens qui sont allés en ce sens ne se sont pas fourvoyés, mais sont entrés dans cet immense mouvement qu’est devenu le christianisme, par la suite. Celse expose, dans le livre d’Origène, une véritable problématique philosophique, en refusant le christianisme. Il a la même formation que Justin. Je pense même que Celse et Justin se sont connus et fréquentés à Rome. Mais l’un a idéalisé le christianisme pour y voir la vraie philosophie, l’autre l’a détesté, il a été préoccupé et paniqué, en voyant les foules chrétiennes. Il a pensé que c’était la fin de la pensée. Les deux positions sont extrêmes : en suivant Justin, le christianisme va s’ouvrir à la philosophie tout au long du III° siècle, donc après Celse. En somme, si Celse avait vécu un siècle plus tard, il aurait certainement été rasséréné. Il aurait vu que le christianisme, ce n’est plus seulement l’affaire des esclaves, des femmes et des enfants, mais c’est aussi une tâche et une voie pour les lettrés.

La philosophie a une tendance monothéiste : on voit affleurer un monothéisme chez Platon. Platon ne va pas considérer que chaque dieu est une entité propre, mais que chaque dieu est une facette d’un principe transcendant unique, qu’il appelle « Dieu » ou « le Dieu », puisqu’en grec on met l’article devant dieu. Dans le Nouveau Testament grec, on écrit « le Dieu », mais on traduit en français par « Dieu », c’est une convention de traduction. De même, chez Platon on a « le Dieu », et le dialogue de Platon où il en est particulièrement question, c’est le Timée. Au début du Timée, mais dans d’autres dialogues, la notion de dieu arrive également. On a donc déjà un principe d’unité du divin chez les philosophes grecs des V° et IV° siècles. Mais il n’y a pas encore de religion réunissant le divin, c’est là la différence. Le premier lieu où l’on va faire de cette réunion une religion, ce sera le temple de Jérusalem. Je ne partage pas du tout l’idée de lier la naissance du monothéisme à Jérusalem vers – 250, à Akhenaton, quelque mille ans avant. Il n’y a pas pour moi de lien direct. Je pense que le monothéisme se forme comme base religieuse au cours du III° siècle avant notre ère à Jérusalem, sous l’influence de la philosophie grecque qui a déjà uni les différents dieux en un principe divin transcendant unique. Revenons à Celse, qui admet évidemment qu’il y a un principe divin : pour lui, ce principe divin est séparé de l’humanité. Entre Dieu et l’homme il existe pour lui une barrière infranchissable ; il ne trouve pas très significatif que les dieux fassent l’amour avec des êtres humains. Pour lui, les dieux vivent dans leur sphère et les hommes, dans la leur. C’est là qu’est la grande différence avec Origène, qui efface, par l’incarnation, la barrière qui sépare Dieu de l’homme. On peut rappeler l’expression, la formule d’André Gounelle : « Dieu est tout autre, mais pas totalement autre », c’est-à-dire que Dieu est un être transcendant mais il n’est pas que transcendance. On voit là la conséquence de l’incarnation. Le propos d’Origène est là. Pour Celse il est impossible de mélanger Dieu et l’homme : si Dieu est parfait et qu’il devient homme, il perd une partie de ce qu’il a. Donc les dieux appartiennent à une catégorie d’êtres vivants qui sont au-dessus de l’homme. L’homme n’est pas au sommet de la création, il est entre les animaux et les dieux. La conception de Celse est en conflit absolu avec le christianisme. Manifestement, le christianisme a une autre origine qui a une fibre que Celse ne comprend pas.

4 – Q : Pour rester sur ce sujet, on comprend très bien, quand vous dites que l’origine du Dieu unique est chez Platon. Mais l’idée de l’incarnation, elle vient d’où ?

C.B.A. : Je crois que c’est une idée neuve et qu’elle se forme au cours de la première génération chrétienne. En tout cas on ne la trouve pas avant. Elle est la conséquence – c’est une interprétation qu’on peut avoir – de ce que Jésus, après un ministère qui s’oriente vers un messianisme sacerdotal, puis une mort voulue par le grand-prêtre en place qui voit en lui un concurrent, est considéré, après sa mort, comme devenu le grand-prêtre céleste. Jésus est un homme, du point de vue de l’expérience humaine, mais un homme qui est tout d’un coup considéré comme devenu Dieu. Un homme qui devient un dieu, il y en a beaucoup, dans l’antiquité : on disait, par exemple, que César après son assassinat était devenu une étoile. Ce n’est donc pas une surprise. Mais la reprise paulinienne de cette situation va théoriser que Jésus n’est pas seulement l’homme qui a prêché très brièvement à Jérusalem (et peut-être en Galilée), mais qu’il est aussi une part de la divinité et, comme telle, c’est moins sa parole qui est essentielle que sa mort, pour celui qui reconnaît dans cette mort une valeur rédemptrice. Su cette base, on va construire un discours religieux nouveau, un discours théologique nouveau. L’incarnation va déranger une bonne partie des chrétiens et paraître inassimilable aux ressortissants de la religion gréco romaine. Moi, j’aime bien les idées inassimilables, car c’est là que se font les mutations de la pensée, les mutations de la société, les mutations de la civilisation. On est devant l’invention d’un principe nouveau. On avait inventé l’unité du principe divin, la transcendance et là, on casse cette transcendance pour inventer une continuité entre l’humain et le divin. Mais je ne suis pas sûr que cette invention soit tout à fait étrangère à ce quelque chose de très discret, dans le Judaïsme : si vous examinez le récit de la Création, on vous dit pour commencer, que Dieu trouve que la lumière est bonne, que les plantes sont bonnes, que les astres sont bons, que les animaux sont bons ; mais il n’est pas dit que dieu trouve le firmament bon. Or, qu’est-ce que le firmament ? C’est ce qui sépare le ciel et la terre, autrement dit, le monde divin et le monde humain. Donc, si le firmament n’est pas dit bon, c’est qu’à terme il est appelé à disparaitre. En somme, dans cette absence, il y a une ouverture vers l’incarnation.

5 – Q : Est-ce que cette mise en relation du monde des dieux et du monde des hommes, est-ce qu’il n’y a pas quelque chose qui nous vient de l’Egypte ancienne où là on sent une familiarité avec les dieux, qui est autre que celle de la Perse, par exemple ?

C.B.A. : A vrai dire, je connais très mal le monde de la Perse et le monde de l’Egypte. Je ne suis donc pas en mesure d’entrer dans un débat sur ce sujet. Ce que je sais c’est qu’historiquement les grands-prêtres de Jérusalem au III° siècle avant notre ère ont probablement une origine égyptienne : plusieurs d’entre eux s’appellent Onias4. Or Onias est un nom grec qui vient de On, nom égyptien de Léontopolis, une ville proche d’Héliopolis (Le Caire), qui avait un temple et dont parle Flavius Josèphe comme étant le lieu où se rend le grand-prêtre Onias, au II° siècle, quand il é été remplacé par la dynastie Hasmonéenne5. Onias quitte Jérusalem vers – 160 ; il demande alors au roi d’Alexandrie la possibilité de s’installer dans la ville de On : pourquoi choisit-il d’y aller ? Parce que probablement sa famille en venait. Je pense que les grands-prêtres du III° siècle ont une origine égyptienne et que cette origine a été soigneusement cachée, parce qu’on en a fait des descendants des grands-prêtres antérieurs qui venaient de Perse. Il y a là quelque chose qui n’est pas clair. Mais, si la question vous intéresse, venez le 2 avril à Sommières, et vous poserez la question à cet immense savant qu’est Sidney Aufrère.

6 – Q : Vous dites que les persécutions visaient à maintenir l’unité de l’empire romain. Il semble, d’après Celse, que le christianisme, de son temps, ne concerne que les femmes, les enfants et les esclaves, je le comprends très bien. Mais au III° siècle, le christianisme se diffuse de plus en plus, devient une puissance réelle et touche ceux qui ont des moyens de réflexion et des moyens monétaires et nombre d’empereurs romains étaient tentés de confisquer les biens des uns et des autres. Cela a été de tout temps. Je pense que les persécutions n’avaient pas seulement des bases religieuses ou une hostilité à une religion ou encore la volonté de maintenir l’unité de l’empire. En même temps, les barbares menacent cette unité ; et des fléaux se produisent à ce moment. Je crois que, très prosaïquement, bon nombre de chrétiens ont été tués à cette époque, même sans ordre de l’empereur !

C.B.A. : Rappelons que les périodes de persécution sont très peu de chose : une partie de la décennie 250/260 et une partie de la décennie 300/310. Il y a donc d’immenses périodes pendant lesquelles les chrétiens vivent dans un empire qui les tolère tout à fait, à côté d’autres religions. On n’a pas de persécutions systématiques et constantes du christianisme. Les historiens – moi, je ne suis pas spécialiste de cette période de l’histoire – présentent la persécution de Dèce à un moment où l’empire est en danger et la persécution de Dioclétien à un moment où l’empire n’est plus en danger. C’est possible – moi, je ne sais pas exactement – mais de toute façon, le christianisme n’est plus à l’époque de Celse, c’est-à-dire dnas les années 170. A ce moment le christianisme est encore dans la petite enfance : il y a, à ce moment là, des intellectuels, et il commence à y avoir un peuple. Les premières variantes qu’on observe dans le NT sont dues à des recensions (révisions) du texte, qui visent à mettre le texte à la portée des gens qui n’ont pas une culture suffisante pour comprendre l’ancien texte qui avait une écriture savante. Au temps de Celse, on voit que les intellectuels essaient de réunir des gens sans culture et que jusque-là cela ne s’était peu produit. Vers 250 le pas est franchi. Origène est un personnage intellectuellement important, et il va périr de la persécution. On ne sait pas très bien s’il a été martyrisé ou s’il est mort en prison. Il semble qu’il soit mort en prison, mais il est touché comme chef de communauté, chef d’école, c’est-à-dire qu’on a essayé de s’en prendre à la tête car le succès du christianisme dérange et la même chose se produit au temps de Dioclétien. On va alors systématiquement brûler les livres, si bien qu’aujourd’hui, nous avons les traités des théologiens du IV° siècle, mais nous n’avons pas ceux des théologiens d’avant le IV° siècle. On parle beaucoup d’Origène, mais on ne connait qu’une toute petite partie de son œuvre et souvent par des traductions et non par le texte grec. Même chose pour Irénée. Pour Justin on n’a qu’un manuscrit de chacune de ses deux grandes œuvres. Ce qu’ont écrit les chrétiens de 150 à 300 a largement disparu. En revanche, ce que les chrétiens ont écrit à partir de 325 nous a été conservé. On a des centaines de manuscrits des traités des Pères de l’église. Le christianisme a connu de courtes périodes difficiles après 250 et après 300, mais au milieu d’une grande période de grande liberté religieuse, de grande tolérance. Le monde des lettrés, le monde des dirigeants va se diviser dans les différentes religions. Il y a autant de manichéens que de chrétiens, que du culte d’Isis ou du culte de Mithra ou de la religion gréco-romaine. C’est ce qui se passe aujourd’hui à l’intérieur des les Eglises chrétiennes. Si vous interrogiez chacun sur ses convictions, on serait étonné de la diversité des formes de pensée. Il y a plus d’un culte dans notre région. Encore faut-il prendre en compte les nouvelles religions, le « New Age » etc. On constate qu’une certaine influence du bouddhisme se développe, mais aussi de l’islam etc. Des cultes marginaux apparaissent. En Angleterre, il existe une diversité comparable à celle de l’époque gréco-romaine, beaucoup plus que chez nous, où le catholicisme a tendu à niveler, à unifier les formes extérieures, les formes visibles de la manière de croire, d’orienter l’appartenance religieuse.

1 Dans ce qui suit les notes de bas de page, destinées à éclairer le lecteur peu familiarisé avec les évènements et les personnages évoqués, sont empruntées à l’encyclopédie Wikipedia, disponible sur le Net.

2 Marcion du Pont ou de Sinope était une personnalité du christianisme ancien de la fin du Ier siècle et de la première moitié du IIe siècle (~ 85 - ~ 160) ; condamné et écarté par la communauté chrétienne de Rome alors dirigée, selon la tradition, par l’épiscope Pie, il fonda une Église dissidente et fut considéré par la suite comme l’un des premiers hérésiarques.

La doctrine de Marcion reposait sur une lecture très partielle du message chrétien, à savoir les épîtres de Paul de Tarse, où il trouva une opposition entre la loi et l’Évangile, entre la Justice et la foi en Jésus-Christ. Il pensait que Jésus avait abrogé la Loi pour la remplacer par celle de l’évangile, donc que le père de Jésus était différent du dieu de l’Ancien Testament.

Marcion rejetait donc en bloc l’Ancien Testament comme écriture inspirée et ne retenait qu’une partie de l’Évangile selon Luc et dix épîtres de Paul (il ne connaissait pas celles à Timothée et à Tite).

3 Saint Justin de Naplouse, également, connu comme Justin le Martyr ou Justin le Philosophe, apologète et martyr chrétien, né à Flavia Neapolis, (actuelle Naplouse) entre 100 et 114, mort à Rome entre 162 et 168.

4 Le Grand Prêtre Onias III, fils de Simon II, déposé en -175, fut le dernier des grands prêtres sadocites légitimes. Son frère Jason, qui fut imposé par Antiochus IV, est considéré comme un usurpateur.

5 Les Hasmonéens sont une dynastie qui règne sur la Judée de 141 à 36 av. J.-C. Elle est fondée par Simon fils de Mattathias.


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